CHAPITRE XXIV
Vers dix heures ce même soir, lorsqu’il fut certain que Hyacinthe ne reviendrait pas à l’étude, Narcisse abandonna ses dossiers, son cabinet de travail, s’habilla avec le plus grand soin et se rendit d’abord dans la maison de jeu à l’angle de la rue Montmartre et de la rue de Richelieu. Il dévisagea les joueurs avant de rejoindre le Palais-Royal. Il visita plusieurs salles de jeu, s’enquérant d’un certain M. Valère. Justement, il venait de partir chez Frascati, « espérant trouver là-bas ce qu’il ne parvenait pas à obtenir ici », lui dit un mercier en gros avec un clin d’œil.
Dans la foule des habitués qui se pressaient autour des différentes tables chez Frascati, il reconnut enfin le visage hâve de son bonhomme. Vêtu d’un vieux frac qui ne faisait plus illusion, M. Valère cachait la misère de sa chemise sous les bouillons étriqués d’une cravate en imitation de soie, qui aurait dû être plus volumineuse pour dissimuler également le gilet datant de l’Empire. Narcisse connaissait bien ce vieillard qui ne commençait à vivre que la nuit, lorsque des endroits comme celui-ci flambaient de la fièvre du jeu. Il venait risquer jusqu’à son dernier sou et ensuite, les poches vides, il tentait d’attendrir quelques connaissances qui la plupart du temps se dérobaient. Le mercier en gros du Palais-Royal ne voulait pas dire autre chose en parlant de M. Valère. De plus, le bonhomme passait pour ne jamais gagner à aucune des tables installées, pas plus à la roulette qu’au trente-et-quarante, et il se répétait que si dans un café se déroulait une partie illicite il suffisait qu’il parie pour que les autres gagnent.
M. Valère errait d’un groupe à l’autre, essayant de glaner quelques francs, quelques sous, mais visiblement n’avait aucun succès. Narcisse s’arrangea pour se trouver sur son chemin. Le vieillard marchait à reculons et le heurta. Dans le choc léger, des pièces d’or tintèrent dans le gousset du jeune avoué, et M. Valère, saisi par ce bruit si délicieux à ses oreilles, se retourna vivement pour contempler l’heureux possesseur de cet argent.
— Oh, mon jeune ami, si grand avoué, que je suis aise de vous voir en si bonne santé ! J’ai toujours admiré votre élégance, votre amabilité continuelle, votre talent d’homme de loi. Nous nous rencontrons souvent dans les mêmes lieux.
— Lieux de perdition, fit Narcisse, amusé. Le Palais-Royal le plus souvent. Seriez-vous en veine ce soir pour vous trouver ici ?
— Hélas, non ! Mais, voyez-vous, demain je dois toucher ma rente et j’aurai quatre mille francs… Demain avant midi. Et voilà qu’à quelques heures de cette échéance je n’ai pas de quoi miser vingt sous !
Comme par hasard Narcisse glissa ses pouces dans les poches de son gilet, ce qui entraîna pour la deuxième fois un tintement qui pour le vieux monsieur était un ravissement.
— Mon cher ami, pourriez-vous m’obliger avec deux louis ?
Voilà qui classait le bonhomme. Le plus souvent on disait « napoléon » puisque les pièces à l’effigie de l’Empereur circulaient encore nombreuses, mais les vieux ultras, ceux qui n’avaient jamais désarmé depuis 1789, ne connaissaient que les louis, certains refusant même les pièces à l’effigie de l’« Usurpateur ».
— Deux louis, réfléchit Narcisse, voilà qui est peu et beaucoup. Savez-vous que je pourrais vous en remettre beaucoup plus, vous faire même une belle avance sur votre rente ?
Rente qui, si elle existait, ne ferait que tomber dans l’escarcelle de quelque usurier. Chaque soir ils étaient une demi-douzaine de vautours à fréquenter les salons de jeu, faisant signer des papiers déjà tout prêts dans leur portefeuille. Mais depuis longtemps ils n’accordaient plus le moindre liard à M. Valère, concurrencés par les créanciers tout aussi acharnés.
— J’aimerais, continua l’avoué, que nous en discutions devant un peu de café ou, mieux, du Champagne, à votre choix. À côté, ils sont en train de flamber le punch.
— Un gloria me suffira bien ! soupira M. Valère.
Il hésitait à quitter le salon pour la salle voisine faisant office de café. Seule l’atmosphère des endroits où l’on jouait, où l’on perdait et gagnait de l’argent, lui insufflait la vie. Ailleurs il redevenait un vieillard de soixante-dix ans sans esprit, sans désirs, sans même d’appétit. Il pensa que l’avoué pratiquait l’usure et, alléché par sa proposition, il le suivit, commanda son gloria, mélange de café, d’eau-de-vie et de sucre. Narcisse choisit un punch.
— Vous fûtes bien de l’affaire de Cadoudal, monsieur Valère ? On me dit que depuis vous bénéficiez des faveurs de la royauté pour votre conduite audacieuse et glorieuse.
M. Valère soupira, déçu par ce début :
— Oui, j’en fus… Je réussis à m’enfuir mais, poursuivi, traqué, dus me réfugier en Angleterre. Je n’ai pas bénéficié comme mes amis de beaucoup de reconnaissance, à part cette rente sur l’État. La famille de Cadoudal fut par contre anoblie et Pichegru a sa statue à Besançon[5].
— Vous n’étiez pas les seuls comploteurs dans cette affaire qui faillit réussir ?
— Certes non. Nous étions des dizaines, avec des complices dans les provinces, qui nous soutenaient de leur influence et de leur argent. Fouché, ce diable en personne, ne nous laissa ni trêve ni repos et nous persécuta.
— Pas seulement Fouché mais certains proches de l’Usurpateur ?
Narcisse, qui gardait dans le secret de son cœur une vive admiration pour le Bonaparte républicain, devait se forcer pour user envers Napoléon de l’habituel terme offensant des ultras.
M. Valère apprécia :
— Il y avait des officiers très dévoués à l’Ogre.
— Un certain capitaine Malaquin, je crois ? Plus tard il devint colonel, fut tué en Espagne ?
— Oui, je sais tout cela et il est vrai que ce capitaine nous mena la vie dure. Il n’appartenait pas à la police de Fouché mais il avait eu vent du complot. Il fut sur ma piste jusqu’en Bretagne alors que j’essayais désespérément de m’embarquer pour l’Angleterre.
— Vous n’étiez pas seul, m’a-t-on dit, dans cette fuite ?
Jusque-là l’ancien comploteur avait mis une certaine complaisance à évoquer son passé, source de fierté pour lui, mais d’un coup son visage se transforma, se fit plus digne. Le vieux corps noué de rhumatismes se redressa, et M. Valère se leva pour quitter la table de cet importun trop curieux. Importun qui s’empressa de faire tinter ses pièces d’or, ce qui mit une fin radicale à ce sursaut outragé. L’avoué connaissait son homme, connaissait les joueurs. Lui-même, en certaines occasions, aurait été capable de toutes les bassesses pour quelques napoléons. Le vieillard se rassit, humble à nouveau, regrettant son geste d’humeur.
— Il est vrai que nous étions tout un groupe de pourchassés.
— J’ai retrouvé les papiers du colonel Malaquin chez un confrère, maître Rivière, près de l’Hôtel de Ville. Toute sa vie durant notre militaire a tenu le journal de ses exploits. Marié en Espagne, il a exigé que ses souvenirs soient joints à son contrat de mariage et son testament, afin que plus tard son fils découvre quel homme de courage était son père. Faute de notaire, maître Rivière les a conservés. Le futur colonel, encore capitaine, raconte vous avoir traqués jusqu’en Bretagne. Un des vôtres blessé par son cheval fut rattrapé, et Malaquin dut l’abattre d’une balle pour se défendre.
— C’est bien ainsi que l’affaire se déroula, murmura Valère, perdu dans son passé.
— Cet homme avait un jeune frère.
Valère parut se tasser sur lui-même en regardant Narcisse avec inquiétude.
— Est-ce dans le journal intime de l’officier impérial ?
— L’homme qu’il a dû tuer se nommait Jean Plouarec et son frère Joseph.
Le vieillard baissa la tête, remua ces rappels d’un passé douloureux que ce jeune blanc-bec lui jetait sans ménagements au visage.
— Malaquin rapporte que ce jeune frère ne lui a jamais pardonné la mort de son aîné. Il lui fit parvenir des lettres, avant d’embarquer pour l’Angleterre et plus tard, pour lui dire qu’il le maudissait et n’aurait de cesse avant de venger la mort de Jean. J’ai étudié les circonstances de la mort du colonel Malaquin en Espagne et je me demande si cette embuscade où il périt, avec la petite troupe qu’il commandait, ne fut pas dressée par Joseph Plouarec.
Monsieur Valère ne bougeait plus, fixait sa tasse à moitié pleine, n’y ayant plus touché depuis que dans un dernier élan de dignité il avait failli partir.
— Sur-le-champ je peux vous verser dix napoléons, murmura Narcisse, pris de pitié et que son rôle de juge enquêteur gênait, et je vous signe un billet de huit cents francs à toucher à l’étude dès demain matin. Je suppose que votre rente est depuis longtemps hypothéquée par les usuriers ?
— Pour les quatre ans à venir, avoua le vieillard, l’œil humide.
— Quatre ans, s’exclama Narcisse, pauvre homme ! J’en suis navré pour vous.
Rapidement il réfléchit. Sans vouloir engager son jumeau sans son accord dans une entreprise de charité, il savait pouvoir compter sur son adhésion puisque l’affaire se rattachait indirectement à la protection de la marquise de Listerac. Depuis toujours ils n’agissaient jamais l’un sans l’autre.
— Mais comment vivez-vous ?
— De rien.
— Où couchez-vous ?
— Une paillasse dans un grenier ouvert à tous pour cinq francs par mois. Quand je le peux je soupe chez Flicoteaux pour dix-huit sous, comme un étudiant désargenté. Pas plus de dix-huit sous car je me prive de vin, mais c’est quand même un festin pour moi.
— Mais pour fréquenter ici ou le Palais-Royal il faut un peu d’argent ?
— Je fais des travaux d’écriture chez un marchand de légumes secs des Halles. Il ne sait ni lire ni écrire, s’embrouille dans ses comptes, se méfie de ses employés et même de sa famille. Je lui lis sa correspondance, j’y réponds sous sa dictée, je règle les factures, je tiens les registres. Cela me prend des heures mais il me donne cinq francs par semaine. Sinon, vous le savez bien, je vais de l’un à l’autre dans ces maudits salons, essayant d’émouvoir sans trop de succès.
Narcisse discrètement compta dix napoléons et les glissa dans la main fripée et tremblante du vieillard.
— Ce Joseph Plouarec, quelle fut sa destinée plus tard ? A-t-il réussi à venger son frère là-bas en Espagne, dans cette fameuse embuscade ?
— Je ne le pense pas, chuchota M. Valère, dont les doigts comme des serres se refermaient sur l’or. Puis leur frémissement trahit l’impatience, pour un vieux joueur, du moment où il irait le jeter sur le tapis vert.
— Il vous a suivi à Londres ?
— Ce n’était qu’un pauvre enfant de dix-sept ans à peine, si impétueux, si fou de douleur que je dus l’assommer pour l’empêcher de voler au secours de son aîné. Lui et moi étions cachés à quelques pas de là, dans une fosse à purin adossée au mur d’une ferme. Effectivement son frère avait fait une mauvaise chute de cheval et se retrouvait démonté, marchant difficilement. Nous l’avions quelque peu distancé sur ses ordres. Il avait deux pistolets et voulait couvrir notre fuite. Le capitaine et quatre soldats l’ont rejoint. Jean était assis sur le bord du chemin, non loin de cette ferme. Il tenait ses pistolets dans chaque main et, ce voyant, Malaquin n’a pas hésité. Très excité de reconnaître Plouarec dans ce cadavre, il n’a pas eu l’idée de fouiller les alentours, s’est contenté de mettre la ferme à sac et d’arrêter ses occupants. Nous avons profité de la nuit pour sortir de la fosse. Au gué d’une rivière nous nous sommes lavés, mais nous empestions encore très fort en atteignant la côte.
— Où se trouvait Joseph en 1809, lorsque le colonel fut tué dans ce guet-apens sur le sol espagnol ?
— A Londres. Nous nous étions séparés et il servait dans une famille d’émigrés bretons de petite noblesse. Il n’est revenu en France qu’en 1814 avec la première Restauration, s’est caché durant les Cent-Jours.
— Et aujourd’hui qu’est-il devenu ?
— Il est parti aux Amériques pour tenter de faire fortune.
— Monsieur Valère, vous me prenez pour un sot.
— C’est tout ce que je sais, répliqua le vieillard, exténué et frémissant de l’envie de courir à côté.
Narcisse demanda une écritoire au garçon, rédigea le billet à ordre, l’agita sous le nez de Valère sous prétexte d’en sécher l’encre, mais aussi pour le mettre en garde :
— Quand vous serez mieux disposé, venez donc le chercher à l’étude où il vous attendra dès demain matin.
Libéré, le vieillard se leva si précipitamment qu’il renversa sa chaise et, sans prendre le temps de la ramasser, se rua vers le salon voisin où l’on jetait fiévreusement l’argent par les fenêtres.